Escalade en Dauphiné - France

La Grande Cournouse (Vercors)

Secteur "Délit de fuite"
dimanche 8 juillet 2012 par Alain Guirado, Jacques Aimard, Thierry Bienvenu

Alain Guirado a été un des premiers ouvreurs de cette paroi avec Pierre-Henri Alphonse, dans les années 60/70. Aujourd’hui, il est toujours actif.

Thierry Bienvenu est à l’origine des voies modernes qui redonnent de l’intérêt à la Grande Cournouse.

Jacques Aimard a participé à l’ouverture de deux voies modernes avec Thierry.

Un peu d’histoire

Elles se jaugent, se jalousent peut-être, de part et d’autre de la Bourne, rivales ou complices c’est selon. Presles rive droite, s’offre au soleil du sud, tandis que la Grande Cournouse, rive gauche, semble s’accommoder de l’ombre de sa glorieuse voisine. Les deux falaises n’ont pas évolué au même rythme. Presles a vu sa fréquentation exploser à la fin des années 70, l’apparition du spit autorisant toutes les audaces. Plus de vingt voies ouvertes pour la seule année 1979 !

Élargissant le terrain de jeu aux belles dalles à gouttes d’eau, aux devers les plus acrobatiques, les voies sportives se sont rapidement généralisées. La qualité exceptionnelle du rocher de Presles, l’évidence des lignes, explique la fascination des ouvreurs et l’engouement des grimpeurs.

Coté rive gauche rien de tel, les voies se sont ouvertes de façon sporadique. Il est vrai que de ce côté-ci de la Bourne, les lignes n’ont pas l’évidence qu’elles ont en face et sorti des zones de faiblesse de la paroi il faut faire preuve de davantage d’intuition pour concevoir des itinéraires ; à l’exception notable de son gendarme, véritable star locale, la fréquentation est restée discrète. La première voie date de 67, elle est l’œuvre de P. H. Alphonse, pionnier des ouvertures du secteur. Séduit par cette falaise il y inscrivit pas moins de cinq itinéraires.

Également remarquable et fructueuse fut la visite en 1984 des frères Rémy qui y ouvrirent huit itinéraires, parmi la cinquantaine qu’ils totalisèrent dans les massifs européen cette même année ; plus récemment Destombes et Kempf s’illustrèrent dans l’ouverture de voies plus exigeantes, et enfin Thierry, après vingt années d’une longue gestation, proposa la première voie de type sportif.

- La cohabitation des styles

Désormais cohabitent sur la falaise des voies de style différent, les classiques à l’équipement parfois abondant mais de plus en plus vieillissant, puisque sanctifié, à la fiabilité incertaine, des voies où le jeu consiste mettre ses propres protections, complétées parfois d’un équipement moderne, ces deux catégories souvent mixtes d’ailleurs, forment le concept de terrain d’aventure, et enfin les voies sportives conçues pour le seul plaisir de la grimpe.

Le fait que les itinéraires sportifs croisent les voies classiques a suscité quelques polémiques. Et face à ce qui est parfois perçu comme l’impérialisme du spit la tentation peut naitre de faire de la Cournouse le temple du terrain d’aventure ou encore le musée de l’alpinisme.

Les itinéraires modernes peuvent effectivement être perçus comme une menace pour les voies moins équipées qu’ils côtoient. La présence de spit dévalue le coinceur que l’on s’ingénie à placer, de même que le piton affadissait l’exposition héroïque des anciens… Il est vrai que la technologie a bouleversé les règles. La question est de comprendre ce qui pousse à se priver des innovations alors qu’elles améliorèrent la sécurité et élargissent nos terrains de jeu ?

La polémique sur ce thème n’est pas nouvelle, elle a déjà opposé Paul Preuss à Tita Piaz, les partisans du progrès aux nostalgiques du passé (thème de « Pourquoi j’ai mangé mon père » de Roy Lewis , qui a inspiré à Thierry un très spirituel « Back to the buis » auquel il préféra finalement « Rapsodie lunaire » ) . Qui décide où placer le curseur ? Pourquoi conserver les vieux pitons et pas la corde en chanvre ni les vieux souliers à clous qui vont avec ? Notre sport est fait de règles et chacun semble libre de se donner les siennes selon son intention ; un beau jour Claudio Barbier (1) a considéré beaucoup plus satisfaisant de ne plus toucher aux clous, dévolus alors à la seule protection ; progressivement cette règle s’est imposée mais chacun reste absolument libre de la respecter ou non ; très récemment a circulé une vidéo montrant Arnaud Petit réalisant une voie en 8b+ à Céüse avec friends et coinceurs, ignorant les protections en place ; cela montre encore que notre jeu est fait des règles que l’on se donne , et aussi que chacun peut jouer à sa guise dans les différents registres. Il s’agit alors plutôt de trouver des complémentarités que des oppositions.

- Des compromis à imaginer ?

Certaines classiques ne devraient-elles pas voir leur équipement repris, sécurisé : relais solides, points moins nombreux mais fiables avec bien sûr la liberté de poser ses protections partout où le terrain le permet ? Cela a été fait avec un certain bonheur ailleurs.
La voie du Z se prêterait particulièrement bien à cette conception de l’équipement. Les nombreuses sections en fissure se prêtant parfaitement à la pose de protections, il suffirait de remplacer les vieux clous par les spits dans les seules zones compactes ? Cela donnerait une voie assainie et plaisante qui retrouverait enfin un public. Parce que ces voies trop peu parcourues sont envahies par la végétation (donc impraticables donc de moins en moins fréquentées, etc…) mais aussi dangereuses car, outre la corrosion des pitons, n’étant plus purgées régulièrement, elles sont particulièrement exposées aux chutes de pierres.

Voila des propositions qui pourraient donner à cette falaise un regain d’intérêt, ouvrir à un public élargi des voies au niveau accessible. Mais la réponse demande un consensus au niveau des grimpeurs et des sensibilités différentes qui les animent.

(1) A qui l’on doit l’expression « jaunir », chaque fois que le passage était réussit sans l’aide du clou celui-ci était peint en jaune.

Jacques Aimard

Voie du Dièdre (1978)

La voie du dièdre restera pour moi une aventure particulièrement
rocambolesque. A mi parcours une erreur
d’itinéraire nous amène à tirer deux longueurs inédites ;
d’un relais précaire sur un mauvais clou je stoppe miraculeusement
le dévissage de mon camarade. Plus haut
celui-ci, chutant de nouveau, arrache le piton qu’il vient
de planter et finit sa course sur moi, crash pad salutaire.
Sonnés mais indemnes nous sortons la voie à la nuit.
Perdus sur le plateau, lassés de tourner en rond, nous
engageons une descente périlleuse dont le succès doit
autant à la chance qu’à la solidité de quelques
branches. Retrouvant le plancher des vaches nous titubons
vers la lueur d’une habitation. Un bûcheron nous
réconforte d’une soupe miséricordieuse. Le temps d’échanger
quelques mots, mon camarade ronfle déjà comme
un sonneur. Sorti de sa torpeur il prend péniblement
les commandes de la Land Rover. Une première sortie
de route se termine dans un pré, une seconde sur la nationale
nous fait visiter un champ de broussailles. Un
petit somme redonne du crédit à notre espérance de vie.
C’est à deux heures du matin que nous mettons fin à
l’insomnie de nos proches.

Jacques Aimard

Délit de fuite

C’était la première répétition de Délit de fuite.
Les dernières longueurs ont été équipées un
peu vite pour un libre « exigeant ». Fatalement
notre progression a été ralentie par les derniers
coups de balais. Nous abordons la dernière section
alors que le soleil a déjà basculé derrière
l’horizon. C’est d’un oeil de taupe que j’accompagne
la progression malaisée de Thierry. Et
voila que ses tentatives pour dépasser le cinquième
point se soldent invariablement par la
chute ! Décidé à sortir coûte que coûte, je le rejoins
et tandis que je me vache, il me grimpe sur
les épaules, le casque, et réussit à clipper le
point. Improvisant un nouvel échafaudage nous
tentons de forcer le passage suivant. Mais nos
efforts resteront vains. Nous nous échapperons
piteusement par une vielle classique, bien à
droite, dans une nuit d’encre. Pour réussir il fallait
soit revenir à trois pour perfectionner l’échafaudage,
soit rajouter des points. Nous avons
opté pour la seconde solution…

Jacques Aimard

Équiper

Si j’ai donné un coup de main (tout petit…) à Thierry
pour « Parenthèse Humour » c’est à l’ouverture de
« C’est encore nouse » que j’ai vécu les affres et les délices
véritables de l’équipeur moderne. Une contribution
certes bien modeste au regard des œuvres colossales
que l’on parcourt à longueur d’année… Mais une expérience
personnelle forte qui m’a vidé physiquement et
mentalement. Trois jours de tensions avec un sentiment
de risque permanent, toute erreur pouvant être, sinon
fatale, toujours couteuse en énergie … ou en matériel !
Ouvrir c’est aussi l’excitation d’une quête, celle des
beaux passages, mais aussi celle, plus anxieuse, d’une
solution de continuité pour la voie. Attention aux plus
costauds, ce jeu difficile est susceptible de créer des addictions…
La première répétition sonne l’heure de vérité, celle du
vigneron qui teste son vin : millésime ou piquette ? Laissant
aux autres le soin d’en décider, nous avons sabré le
champagne au sommet, conformément à la qualité du
label « Johnny Welcome Organisation ».
Yves Gorgeon dont l’équilibre fut aussi incertain que
l’euphorie inhabituelle au retour de la première de
Rapsodie Lunaire peut témoigner de la pérennité du
label !

Jacques Aimard

Les voies du secteur

Les topos de ces voies se trouvent dans le guide "Escalades en Vercors Charteuse et Dévoluy".

Voies modernes entièrement équipées

4 voies entièrement équipées avec un ticket d’entrée à 6b et un maximum tournant autour de 7b (toujours transformable en A0 ou A1), l’engagement entre les points connaît des fortunes diverses, ni excessif, ni ridicule.

- Délit de fuite : 7a max / 6b oblig (1985 - 1998)
Thierry et Patrick Bienvenu, Jérôme Aussibal
- Parenthèse humour : 7b max / 6b oblig (2002)
Thierry Bienvenu, Jacques Aimard
- C’est encore nouze : 7b max / 6b oblig (2004)
Thierry Bienvenu, Jacques Aimard
- Rapsodie lunaire : 7b+ max / 6b oblig (2011)
Thierry Bienvenu

Voies modernes semi équipées

Voir la photo avec le tracé des voies dans le portfolio.

- Ratatouille sarde : 7b max / 6b oblig (2005)
Bruno Martel
Belle voie moderne au tracé astucieux, en
très bon rocher (à part la fissure de la
2ème longueur). Avec un très bon équilibre
entre plaquettes dans les dalles et protections
à rajouter chaque fois que nécessaire,
c’est-à-dire assez souvent. Et souvent
dans le dur, ce qui en fait une voie à fort
caractère.
- Émeute tranquille : 6a max / A1 (1984)
C et Y Remy
Voie estampillée frères Rémy, vous y
trouverez donc pitons, plaquettes artisanales,
absence de protection, engagement,
recherche d’itinéraire, rocher parfois
délicat, sortie originale à sensation…

Voies anciennes terrain d’aventure, équipement d’époque

Les pitons de l’ouverture des 3 voies anciennes constituent toujours la majorité des protections. Quelques nouveaux ont poussé par ci, par là, la végétation aussi, ce qui en fait de vraies voies terrain d’aventure
où il ne faut pas oublier sangles et coinceurs, et dans lesquelles il est malvenu de tomber au dessus d’un clou rouillé datant des années soixante. La palme à la Direct 67 avec artif sur points d’époque.

- Voie du Z
5+max, A1 pour la sortie direct
(1974) Alphonse, Claret, Guerin,
Lalles, Serain.
- Voie du dièdre
5+max, A1 (1967) Alphonse, Groseille,
Guirado, Pinot
- Voie direct 67
5+max, A1 (1967) Alphonse, Guirado.

Thierry Bienvenu

Secteur Délit de fuite - Récapitulatif

Accès : Un nouveau sentier, reliant
le chemin forestier du pas de
l’Allier au pied des voies, a été
tracé. C’est un vrai plus pour tout
le secteur qui devient très facilement
accessible.

Pour la descente : 3 lignes de
rappel sont équipées, autant c’est
obligatoire pour Ratatouille sarde,
autant il est préférable de descendre
à pied par le très beau Pas
des Voûtes (Pour Délit de fuite,
le sentier est difficile à trouver :
15m à droite le long de la falaise,
20m perpendiculaire puis à nouveau
à droite, traversée de la sapinière
en tirant à gauche).

Rapsodie lunaire

Nouvelle voie à la Grande Cournouse

RAPSODIE LUNAIRE nous a valu la lune !
Partis un peu tard de Grenoble parce que feignants
et frileux, on est sortis dans l’ultime
rayon de soleil, avec descente à la frontale.
Personne dans le coin, ni alentours d’ailleurs,
un isolement qui distille son petit parfum d’aventure.
Si l’on ajoute l’ampleur de la face,
l’ouverture des perspectives dès qu’on s’élève
un peu, une ligne toute neuve qui nous attend,
on réunit tous les ingrédients d’une très bonne
journée de grimpe. Une première partie pour
hors d’œuvre, bien technique pour aborder,
encore affamés, le plat de résistance qui comporte
des sections bien caloriques. Si les intermèdes
en 6b donnent fugitivement le sentiment
de maitriser le sujet, si les passages
plus corsés confrontent à un challenge physique
motivant, L6 en revanche ramène à beaucoup
d’humilité et nous contraint à ressortir
les ficelles du métiers… Au cœur de ces solitudes
minérales nos pensées les plus amicales
se sont bien sûr tournées régulièrement
vers l’équipeur, bataillant là seul cinq jours
durant, pendu à sa corde ; lui adressant cette
ritournelle « Oh l’enfoiré, pourquoi il l’a mis si
loiinnnn ce point ! ».

Jacques AIMARD

La Grande Cournouze

L’histoire Alpine de la paroi de la Grande Cournouze a commencé en 1967.
Avec mon ami Pierre-Henry qui habitait pratiquement au pied, nous avions repéré la possibilité qu’offrait le Dièdre et, dès l’hiver, étions montés …pour voir .Lents , trop lourdement chargés et sans doute inexpérimentés , il nous fallut y retourner plusieurs fois, progressant de trois ou quatre longueurs à chaque essai , et ce n’est qu’au troisième assaut que nous pûmes sortir au sommet.
La voie ouverte remplissait de joie et de naïve fierté les « jeunots » que nous étions et je sais que les grimpeurs actuels pourraient sourire gentiment devant le sentiment que nous avions d’avoir vécu une « grande aventure ».
La paroi a ensuite connu un calme relatif , pendant que Presles, au rocher plus attractif, entamait son fulgurant essor.En 1971 et 1974 son nées la voie du Grand Mur et celle du « Z » et en 1976 Stéphane Deweze traçait deux voies sur la gauche et nous mêmes revenions ouvrir la directe où je plantais , au tamponnoir , les premiers spits de ma vie…Ces escalades, de conception classique et de la même veine que ce qu’avaient pu ouvrir ailleurs Jean-Louis Bernezat ou Serge Coupé pendant vingt ans, n’apportaient tout de même rien de nouveau à ce qui existait déjà .
Il a fallu attendre l’arrivée de l’escalade « moderne » apportée ici par les frères Rémi en 1983 et 1984 pour que des dalles compactes et pures soient envisagées et réussies. Les itinéraires ouverts depuis n’ont rien à voir avec ce que nous avions fait, ils sont le reflet de la tendance actuelle, où l’on pousse le « libre » au maximum ,grâce à une maîtrise de l’escalade que nous n’avions pas … et qui me fait rêver !
Quoiqu’il en soit , Cournouze , avec ces deux conceptions différentes (mais non opposées) l’une étant la suite naturelle de l’autre, peut être une destination intéressante pour nombre de grimpeurs, qu’ils soient modestes ou aguerris,en tous cas épris de tranquillité…..Profitez-en .

Alain Guirado .


Portfolio

Topo de la voie du Dièdre Grande Cournouse (tracé des voies modernes) Topo de la Directe (collection A. Guirado)
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