Escalade en Dauphiné - France

Lignes de vie

mardi 14 mai 2019 par Sylvain MAURIN

Lignes de vie

Pendu au bout de ma corde, cette troisième longueur me résiste toujours et encore… L’ordonnancement des mouvements doit être fait au millimètre, sinon c’est la sanction immédiate. Ce n’est pas la taille des prises, ni le grain de ces Pucelles, lisse et parfois glissant qui m’aidera… Aussi faudra t-il que je revienne, que j’use un autre ami, le persuader que c’est ultime, le motiver à refaire les deux premières longueurs en A0/6b et 7b+… Heureusement que j’ai une sacré tribu d’amis, sur qui j’ai su très vite que je pouvais compter au milieu de la tempête que j’ai dû affronter, au milieu du cancer.

Annoncé en avril 2016, après un mois d’agonie et une perte de 12 kilos, je suis opéré d’urgence à Médicèdre par Serge Mollier qui m’enlève une tumeur de 12 cm sur le rein, le rein et la rate par la même occasion. Récupération, re grimpe douce en juillet avec Yves Ghesquiers comme premier partenaire ! Il s’est fait opérer par le même chirurgien, avec la même opération suite à sa chute au Mayer Dibona en 97 (on lui a enlevé une grosseur qui s’est avérée bénigne et le rein). J’avais toujours été impressionné par sa cicatrice, me voilà avec la même, 50 agrafes qui obstruent la sortie des viscères, les abdos gauches entièrement sectionnés… Il va falloir faire une légère remontada !!!

Octobre suivant, on découvre des métastases sur les deux poumons, et on me dit que ce cancer n’est pas du rein, mais un sarcome, cancer plus rare, peu connu, agressif, soigné à Lyon ,Paris et Bordeaux uniquement… Ce sera Léon Bérard et sa chimiothérapie de novembre à mars 2017.

La chimio, c’est « hardcorps ». En plus de perdre tout visage humain, en effet on ressemble plus à une momie qu’à un homme, ça vous sèche… Pour un sportif, ingérer de l’huile de vidange en pensant que cela va vous faire du bien est un processus compliqué, très compliqué ; aucune cellule ne dit « bouge » !!!! Toutes disent, « chile sur ton canapé… ». Mais là encore les amis… Alain Rebreyend, mon « père » symbolique, m’offre l’abonnement à Espace Vertical, avec l’aide de mes potes patrons du lieu, Nico, Thierry (on a passé le BE ensemble en 92) et Eric ; de plus j ai un « passe droit » pour grimper le matin.
Grâce à cela, après un lever laborieux, je me retrouve dans mon vrai lieu de rémission… Guillaume Boiron , le Michel Ange d’Espace, Bertrand Lagrange, un ami de toujours, et parfois un des boss ou Christelle ou Joëlle m’accueillent avec un café, de la musique, et c’est parti… Et c’est alors que le miracle agit ; après une première longueur dure dure, la forme revient, une deuxième, une troisième, et un vrai plaisir surgit, une vraie jouissance corporelle s’extrait de cette chape de chimie, les puissances de vie reprennent leur droit… Entouré, encouragé par mes amis, c’est à chaque fois une pure séance qui se passe, et qui me fait sortir de cet Espace plus vivant et présent que trois heures auparavant.

Mai 2017, après un beau séjour au Verdon avec Manu Tessanne et nos clients, et des soirées endiablées au Bar de Fabien à la Palud, je vais confiant à mon scanner. Boum…. Les métastases sont toujours là, et même un peu plus grosses et plus nombreuses…. HHHuuuu……
Je retourne à Léon Bérard le 1er juin 2017 pour discuter des options qui s’offrent à moi. Pas très réjouissantes les options !!! Ce cancer, peu connu, ne se soigne que par opérations/ablations ; on enlève un petit bout de poumon à droite , un bout à gauche et hop !...Ou alors, on franchit le Rubicon, on renonce à la médecine traditionnelle et on jeûne, ou on prend une décoction de pépins d’abricot en méditant très fort et en espérant que ça marche, parce que après, ben, c’est trop tard…

Mais c’est sans compter sur l’humain, et à Léon Bérard, les médecins sont TRES humains…Je fais donc la connaissance de mon chirurgien thoracique, Patrice Perat, qui deviendra un ami et que j’amènerai en montagne ! Qui me rassure, ainsi que Caty ma femme… Il m’explique qu’il va m’ouvrir les côtes au niveau de la cinquième pour atteindre le poumon, une opération fin juin ,une début septembre… Je suis dans tout mes états, je pleure sur mon sort … Il peut avoir à couper le grand droit, muscle fondamental pour grimper, et lors de l’écartement des côtes, il est possible qu’elles cassent…Affreux….
Le 28 juin, au réveil, Patrice vient me voir et me dit « rien cassé et droit intact !!! » …Je me rendors soulagé, la remontada recommence !...
J’ai deux mois d’été, sans travail, repos et récupération au programme.
Un vieux projet, enfoui dans les limbes de mon cerveau refait surface. Ouvrir une belle voie dure sur la face ouest de la Pucelle de St Nizier.

J’ai commencé à ouvrir, rééquiper, grimper, travailler sur les Pucelles au début des années 90, grâce à Alain Rebreyend (encore et toujours !). Nous nous occupions, avec Hervé Delacour, de remettre le site au goût du jour ; aussi avons-nous ré équipé quelques classiques, et ouvert… des moins classiques, mais toujours très classe. Le rocher des Pucelles, calcaire d’altitude, ressemble à Ceüse, mais avec moins de grain, et offre de superbes escalades, toujours un peu exigeantes cependant… En 97, Hervé réalise un topo sur ce qui a été fait. C’était avant l’Internet, le topo est auto-produit, peu diffusé, le site n’explose pas vraiment, et à part les arêtes et le Couloir Grange, peu de répétitions dans les voies. Même la voie d’Alain et d’Hervé, « Le clou de René » en face ouest, itinéraire superbe, ne voit que peu de passage, si ce n’est le mien avec mes stagiaires BE Escalade, à qui j’essaie d’inculquer le « parler vrai » de l’escalade, dans cet itinéraire où, à travers ces 5 longueurs, beaucoup de répertoire gestuel est passé en revu !!!! Rocher vivant, dièdre/toit déversant, fissure large, dièdre, fissure à main….

A chaque passage, je lorgnais à gauche ces 150 mètres de pur mur…Progressivement m’est apparu évident un itinéraire, se déjouant des zones lisses, parcourant cette peau tachetée de petits trous et de rondeurs, sur la gauche du Clou de René, face ouest de la Pucelle de St Nizier.
15 ans se passent… Eté 2017, entre deux opérations des poumons, LE projet refait surface.

Je fais part de mon idée à Dominique Duhaut, avec qui je suis en lien depuis que j’équipe et ré équipe, et qui a toujours répondu présent. Sans aucune hésitation, et je le remercie encore ici mille fois, il m’alloue les points pour cette ligne. Les portes s’ouvrent un peu plus …
Un matin de début Août, je monte au sommet de la pucelle avec 250 mètres de cordes, 50 goujons, perfo et accus. Chaque pas me coûte, et heureusement qu’au parking du tremplin je croise deux étudiants qui veulent voir le lever du soleil, je les leste de 200 mètres de stats qu’ils me poseront à la salle à manger. 10 heures plus tard, je suis au bas de ma ligne, éreinté, le dos en feu, et je rampe jusqu’à ma voiture ; si mon chirurgien me voyait… Mais LE projet est tracé. Il s’appellera « LIGNES DE VIE », nom donné par Catherine, qui me fait remarquer que la vie peut avoir des lignes différentes, mais qu’elles sont cependant la vie. Et que celle-ci n’est pas avare de surprises !!! Adopté.
Chantier de la voie, essais dans quelques longueurs, ré opération, cette fois du poumon gauche, voyage aux USA avec REBREYEND TANGUY, trois semaines après (si mon chirurgien me voyait…), rémission (un bon scanner après 7 mauvais !!!!...), et été 2018, essais dans cette traversée « maudite » en 8a+ de L 3 ….

Thierry Binard, Sylvain Lionel, Luc Didelle, Edouard Bouvet, Jean-Jacques Allene, Aude Aznavour et Henri-Luc Rhill ,ami de trente ans, m’assurent gentiment tour à tour… Mais la gravité, la fébrilité, le rocher des Pucelles, font qu’à un moment, le baudrier me reçoit…
Jusqu’à ce matin de fin juillet où Henri-Luc m’accompagne à l’aube pour réaliser cette satanée longueur. Plaisir renouvelé que de faire ce chemin, le 6b, le 7b+, puis la trav…Un essai trop fébrile me remet dans mon baudrier, bien avant le relais…Henri-Luc s’essaie à son tour, et avec mes méthodes avance super bien. Puis à moi.
La difficulté est ce combo, souvent inatteignable, qu’est le relâchement nécessaire à la performance et l’enjeu de cette même performance… Chacun sa stratégie, mais bien grimper quand on le désire ardemment est souvent compliqué, et là, ce fut le cas. Tout se déroula à merveille, et sous les encouragements d’un de mes meilleurs amis, je pus enfin clipper « en bon style » R3 !!!
Soulagé, ému, heureux, j’avais l’impression d’avoir accompli quelque chose, et cette force m’apparaissait comme déterminante pour lutter contre ces mauvaises cellules qui voulaient ma peau.

Lignes de vie a 7 longueurs : A0/6b, 7b+, 8a+, 8a, 7c/c+,7a, 7c. J’ai pu faire toutes les longueurs, sauf L4 (8a+) que Edouard a faite. Longueur également magnifique, dans laquelle j’ai laissé mes dégaines, et qui va me revoir !!!! L’histoire continue…


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