Historique
Les marches d’approche laissent du temps pour observer, réfléchir, se souvenir. Celle qui mène aux parois de Serre Châtelard n’échappe pas à la règle. Lorsque l’on sort de la forêt pour traverser le chaos de blocs, la vue s’ouvre soudain et la Croix de Saint-Laurent apparaît au sommet d’un beau pilier rayé d’un dièdre évident — une véritable provocation pour le grimpeur.
C’est ce chemin que nous empruntions régulièrement pour aller répéter les voies de Serre Châtelard, en rive droite de Combe Laval.
À l’époque, comme beaucoup de grimpeurs, j’avais découvert ces itinéraires grâce au topo *Escalade en Chartreuse, Vercors et Diois* (Vercors ouest et nord) de Serge Coupé et Pascal Sombardier, publié chez Arthaud en 1983. Pourtant, aucune voie n’y était décrite dans le secteur de la Croix.
Pour la cordée que nous formions alors avec Philippe Gay, c’était une aubaine. Comment une falaise aussi vaste, aussi facilement accessible, praticable une grande partie de l’année, pouvait-elle encore receler des zones vierges ? Il faut dire qu’à la différence de Presles, le rocher de Serre Châtelard n’offre pas partout la même qualité : certaines zones rouges sont franchement médiocres , d’autres, au contraire, très compactes et austères.
Nous décidâmes donc de tenter l’ouverture de ce dièdre. À cette époque — qui paraît aujourd’hui bien lointaine — grimper fissures et dièdres allait de soi. La ligne de faiblesse dictait naturellement le cheminement et, même lorsque l’équipement faisait défaut, le grimpeur trouvait presque toujours le moyen de coincer un piton ou un coinceur, pour s’assurer ou pour progresser en "artif". À nos yeux, l’ouverture des grandes dalles compactes demeurait bien plus engagée.
L’aventure débuta le 16 octobre 1991. Après seulement cinq mètres d’escalade, je tombai sur un premier piton. Nous n’étions donc pas les premiers. En découvrant un second piton un peu plus haut, je décidai de quitter le confort du dièdre pour partir à gauche, dans le gris, à l’aventure.
Le rocher y était superbe : un calcaire compact, légèrement fissuré, sculpté de gouttes d’eau. Un vrai régal.
P. Gay prit ensuite le relais et, en fin d’après-midi, nous débouchâmes sur une vire au pied du ressaut terminal. Une semaine plus tard, il revint avec son épouse pour répéter l’itinéraire et grimper la dernière longueur jusqu’à la Croix.
La voie était équipée en pitons et goujons, laissant volontairement vierges les sections protégeables sur coinceurs. Pour nous, l’histoire était terminée ; nous étions passés à autre chose. Quinze jours plus tard, nous revenions à Serre Châtelard pour ouvrir *Plomb sur plomb*, au milieu de la paroi.
Ce n’est que bien des années plus tard, en feuilletant *Les Cahiers de Presles*, que je découvris un topo rédigé par Pierre-Henri Alphonse décrivant *Le Dièdre de la Croix*, ouvert le 28 août 1979 par Amine Sebahi et Jean-Pierre Arnould. Nous apprîmes alors qu’ils avaient aussi parcouru le dièdre du ressaut sommital.
## 2025 : l’heure des bilans
Malgré la parution de *Escalade en Vercors, Chartreuse et Dévoluy* en 2004 de Dominique Duhaut et Philippe Peyre, et la diffusion de topos détaillés, la fréquentation de Serre Châtelard reste confidentielle. La consultation des plateformes consacrées à l’escalade le confirme : même parmi les amateurs de terrain d’aventure, le secteur demeure peu fréquenté.
À chacun de nos retours dans ces parois, nous éprouvions cette étrange impression d’« être chez nous ». Nous n’y croisions jamais personne.
Avec P. Gay, nous décidâmes alors de rééquiper *Le Cri du corbeau* sur goujons afin de rendre la voie plus accessible. Restait la question des fissures laissées vierges : fallait-il conserver l’esprit d’origine ou homogénéiser l’équipement ? Finalement, nous avons choisi un équipement entièrement sur goujons. La dernière longueur reprenant celle du *Dièdre de la Croix*, nous avons modifié la sortie en équipant — du haut, ce qui n’est pas très élégant — la fissure située à droite du tracé historique. L’itinéraire originel changeait de nature et de nom "le cri du corbeau " devient "Crôa". Le corbeau croasse et moi, je crois…
Une fois ce travail terminé, *Le Dièdre de la Croix* recommença lui aussi à nous attirer.
Nous avons alors contacté J.-P. Arnould — A. Sebahi n’étant malheureusement plus de ce monde — qui nous donna son accord pour le rééquipement de la voie.
Nous avons d’abord répété l’itinéraire en trad avant de le rééquiper sur goujons. Au total, nous n’y avons trouvé que sept pitons pour cent mètres d’escalade, relais compris. À voir les traces discrètes laissées dans la voie, les blocs instables encore en équilibre et l’état général du terrain, nous pensons que l’itinéraire n’a sans doute été parcouru que très rarement. Certainement quelques parcours qui doivent se compter sur les doigts d’une main en quarante-huit ans. Le résultat offre aujourd’hui deux grandes longueurs en 6a dans un superbe rocher orangé bien sculpté.
Aujourd’hui, on peut grimper ces deux voies à l’équipement homogène et remplir une belle journée. Peut-être ces quelques lignes donneront-elles l’envie d’aller parcourir ces voies ?
Accès et approche
Nous avons rédigé une description détaillée de l’approche afin d’éviter aux répétiteurs de trop se perdre. Mais enfin, « C’est là où il y a à chercher qu’on trouvera quelque chose », Pierre Chapoutot.
Depuis Saint-Laurent en Royans (Drôme), s’engager sur la D2 (route de l’Arp) en direction du col de la Machine. À la sortie de St-Laurent, 500 m après la deuxième épingle à gauche, se garer sur la droite au niveau d’un caniveau en béton, large, mais peu profond. Au-dessus du parking, remonter le GR 9 sur une cinquantaine de mètres, puis prendre à droite une sente horizontale. Plus loin virer à gauche au niveau d’un abri en bois. Monter 100 m, on tombe sur un sentier horizontal que l’on suit vers la droite. 200 m plus loin, après une courte descente, prendre à gauche une sente montante (cairn). Dès que la sente se rapproche du bord de la barre inférieure, repérer en contrebas un pilier détaché. Quelques mètres plus loin, chercher le chemin qui monte raide dans la forêt. Un peu plus haut, on débouche sur un chaos de gros blocs (30 min). Remonter celui-ci en diagonale vers l’est. Une centaine de mètres plus loin (gros cairn), virer vers la croix en visant un vague col entre les blocs (15 mn). Description PGY









